CARNET DE ROUTE | Au détour d’un aéroport new-yorkais…

19h, un mardi.

Je suis de retour à Paris, et viens de sortir du travail. Je cours en talons aiguilles après le bus, toujours comme droguée par le décalage horaire que je n’arrive pas à vaincre, lorsque mon portable sonne quelque part au fond de mon sac. Sur l’écran s’affiche une photo magnifique. L’éclipse américaine depuis les montagnes du Colorado.

J’ai un pincement au cœur.

Trois jours auparavant je traîne mes lourdes valides dans le terminal 4 de l’aéroport JFK.

La route a été longue pour rentrer ici… douze heures de route de la Louisiane au nord du Texas, un vol de cinq heures retardé, l’habituelle heure de bus pour changer d’aéroport à New York… Il n’est que vingt heures, mais je sais déjà que la nuit sera longue. Très longue.

Dehors la tempête bat son plein et empêche la plupart des avions de décoller.

Je viens de passer trois semaines merveilleuses et difficiles à la fois aux Etats-Unis. Je suis heureuse mais fatiguée. Pourtant, j’ai envie de profiter de chaque minute qu’il me reste ici…

Vingt et une heure. Les avions ne décollent toujours pas, et malgré un tour complet du lieu je n’ai pas trouvé un seul endroit capable de me délivrer un dîner pas trop cher et qui ne me fasses par prendre dix kilos d’un coup.

J’hésite. Rester là à attendre en regardant une série ? Aller prendre un verre quelque part pour passer le temps ?

Tout est hors de prix.

Néanmoins, dépenser une petite fortune pour boire du vin rouge, élément disparu de mon environnement depuis le début de l’été, me semble être une possibilité raisonnable. Après tout il faut bien se réhabituer au retour en France.

J’ai la certitude qu’il va me falloir des forces pour survivre à cette nuit. La voix de ma mère résonne déjà dans ma tête. J’ai pris l’habitude de l’appeler à chaque fois avant d’embarquer, et je l’entends déjà soupirer de me savoir ENCORE dans un bar d’aéroport.

J’aime les bars d’aéroport. J’aime y aller pour écrire et observer les gens qui s’y installent. On y croise des pilotes, des femmes d’affaires au téléphone, des retraités qui partent en vacances, des amoureux, des pressés, et puis ceux qui sont en retard, ceux qui prennent une bière avec leur hamburger en pyjama à sept heures du matin, et ceux qui se disent au revoir…

On a aussi l’occasion d’être témoins de belles rencontres, d’instants de vie, de simples « puis je m’asseoir auprès de vous ? » qui finissent parfois par de grandes discussions sur la vie. Tout parait si facile dans un aéroport.

Le lieu invite à la discussion et aux moments suspendus hors du temps. J’ai d’ailleurs souvent eu l’occasion de m’y confronter. A La Guardia quelques semaines auparavant, j’avais par exemple rencontré cet homme, la quarantaine, écrivant tremblant un discours pour le mariage de sa sœur auquel il se rendait.

Ces rencontres finissent souvent par une poignée de main. Par un « Thanks for the nice talk ». Puis par un retour au quotidien.

Pas cette fois.

Je l’avais déjà aperçu quelques minutes auparavant. Et c’est un peu gênée que je le retrouve là, assis pile à côté de de la seule place disponible. Nous n’étions définitivement pas les seuls à avoir trouvé refuge en cet endroit.

Je peste contre moi-même, mon legging et mes adidas. Si j’avais su, j’aurais tout de même fait un minimum d’efforts.

Je sens pourtant son regard me traverser.

Combien de temps sommes-nous restés là, presque collés à ces places, à prétendre écrire sur nos téléphones. Je ne saurais dire. Les minutes se sont pourtant rapidement transformées en heures. J’avais envie de discuter, de raconter mon voyage, si vous saviez comme je m’ennuyais. Et pour la première fois je n’osais pas.

A côté de combien d’occasions comme celle-là passons nous chaque jour de notre vie ? Combien de barrières nous mettons nous en une vie, sans saisir ces jolies choses qui se présentent pourtant tout naturellement ? C’est peut-être cela que l’on appelle « les actes manqués ». Alors qu’il suffit parfois simplement de s’écouter… D’écouter ce qui vibre au fond de nous, et les incertitudes qui hurlent en soi.

S’il ne m’avait pas retenu au moment de payer l’addition, je ne pense pas que je l’aurais fait. Et pourtant.

« Où pars-tu comme ça ? »

« Paris, France »

« Ton accent en disait long… »

Alors j’ai souri. Et je suis restée.

C’est fou comme une simple nuit au milieu de vos valises peut parfois vous rapprocher. Jusqu’à ce que l’équipage de votre vol ne veuille croire que vous volez en des directions complétement opposées, tant vous paraissez désormais vous connaitre.

Je ne garde que souvenir des yeux bleus, souvenir de sa silhouette s’éloignant en dernier, tirée par l’hôtesse de son vol pour Minneapolis. Des moments qui ne m’ont pas marqué sur l’instant, et qui ne deviendront puissants qu’ensuite.

Quand finalement nous continuerons à apprendre de nos histoires, malgré des heures en communs désormais limitées. Même si parfois nous cessons de le faire pendant plusieurs jours, parce que la vie doit continuer, et que les choses naturellement tendent à s’effacer pour laisser à chacun l’occasion d’emprunter une voie différente, la voie qui est la sienne…

Je n’ai pas su dormir pendant les sept heures que comptait mon vol.

J’ai rigolé avec ce couple à ma droite, ces jeunes américains si excités à l’idée de découvrir la France. J’ai écrit. J’ai pensé. Jusqu’à arriver.

A Paris il faisait un temps épouvantable.

C’est au restaurant, alors que je retrouve les rues parisiennes et que mon esprit est ailleurs, que je reçois ce texto, qui ne prendra de sens que bien plus tard :

« Je ne sais pas ce que l’avenir nous réserve. Mais je voulais que tu saches que je suis heureux que nos pas se soient croisés ».

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